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L'endroit était connu sous le nom de « pic Victoria » pendant la période coloniale. Maintenant on ne parlait plus que du « pic » pour décrire le sommet de cette montagne qui domine l'horizon de Hong Kong et offre des vues saisissantes sur Central et le port jusqu'à Kowloon. Accessible en voiture et par funiculaire, c'est toute l'année durant une destination très appréciée des touristes et des gens du coin l'été, lorsque, en dessous, la ville semble retenir l'humidité comme l'éponge garde l'eau. Bosch s'y était déjà rendu plusieurs fois avec sa fille, souvent pour y déjeuner au restaurant de l'observatoire ou dans la galerie marchande derrière.
Bosch, son ex et son garde du corps arrivèrent au sommet avant que le jour se lève sur la ville. La galerie marchande et les boutiques pour touristes étaient encore fermées et les belvédères déserts. Ils laissèrent la Mercedes de Sun au parking de la galerie et descendirent le sentier à flanc de montagne. Bosch portait son sac à dos par-dessus l'épaule. L'air était lourd d'humidité. En voyant le sentier mouillé, il comprit qu'il avait plu pendant la nuit. Sa chemise lui collait à la peau.
- Qu'est-ce qu'on fait exactement ? lui demanda Eleanor.
C'était la première question qu'elle lui posait depuis un bon moment. Pendant le trajet depuis l'aéroport, il avait préparé la vidéo et lui avait passé son portable. Elle l'avait regardée et Bosch l'avait entendue reprendre son souffle. Elle lui avait ensuite demandé de la regarder une deuxième fois, puis lui avait rendu son portable sans rien dire. Elle avait alors gardé le silence jusqu'à ce qu'ils arrivent au sentier.
Bosch prit son sac à dos, ouvrit la fermeture Éclair, lui tendit la photo et lui passa une lampe torche.
- C'est un plan fixe tiré de la vidéo, dit-il. Juste au moment où Maddie flanque un coup de pied au type et où la caméra bouge, on voit la fenêtre.
Eleanor alluma la lampe torche et examina le cliché en continuant de marcher, Sun se tenant quelques pas derrière eux. Bosch continua d'expliquer son plan.
- Il ne faut pas oublier que tout ce qui se reflète dans la vitre est à l'envers. Tu vois les buts au-dessus du bâtiment de la Bank of China ? Si tu veux, j'ai aussi apporté une loupe.
- Non, je les vois.
- Bon, là, entre les poteaux, on voit la pagode qui est ici. Je crois qu'il s'agit de la pagode ou du belvédère du Lion. J'y suis déjà monté avec Maddie.
- Moi aussi. Ça s'appelle le pavillon du Lion. Tu es sûr que c'est là-dessus ?
- Oui, mais il faut regarder à la loupe. Attends qu'on y arrive. Le sentier s'incurvant, Bosch vit la structure de style pagode devant lui. Positionnée en saillie, elle offrait une des meilleures vues du haut du pic. Chaque fois qu'il y venait, l'endroit était bourré de touristes avec leurs appareils photo. Mais là, dans la lumière grise de l'aube, tout était désert. Bosch franchit l'arche d'entrée et gagna le pavillon. Gigantesque, la ville s'étala sous lui. Il y avait des milliards de lumières dans les ténèbres qui reculaient, dont une, il le savait, appartenait à sa fille. Il allait la trouver.
Eleanor se mit à côté de lui et tint la photo sous le rayon de la lampe torche. Sun prit la position du garde du corps derrière eux.
- Je ne comprends pas, dit-elle. Tu penses pouvoir remettre tout ça à l'endroit et découvrir où elle est ?
- Exactement. - Harry...
- Il y a d'autres repères. Je veux juste réduire le champ des recherches. Kowloon est très grand.
Il sortit les jumelles de son sac à dos. Elles étaient puissantes et il s'en servait pendant ses planques. Il les porta à ses yeux.
- D'autres repères ? répéta Eleanor. Lesquels ?
Il faisait encore trop sombre. Bosch abaissa ses jumelles. Il allait devoir attendre. Il se demanda s'ils n'auraient pas dû commencer par se rendre à Wan Chai pour s'y procurer une arme.
- Quels autres repères ? répéta Eleanor.
Il s'approcha d'elle pour voir la photo et lui montrer ceux que lui avait signalés Barbara Starkey en particulier le bout du panneau avec les lettres O et N dessus. Il lui parla aussi de la bande-son où l'on entendait un métro proche et lui rappela l'hélicoptère, qu'on ne voyait pas sur le cliché.
- On met tout ça ensemble et moi, je crois qu'on ne sera plus loin de Maddie. Et si j'arrive assez près, je la retrouverai.
- Je peux déjà te dire que c'est le panneau Canon que tu cherches.
- Quoi ? Canon comme les appareils photo ? Où ça ?
Elle lui montra Kowloon dans le lointain. Bosch regarda de nouveau avec les jumelles.
- Je le vois tout le temps quand ils me font survoler le port, reprit-elle. Il y a un panneau Canon du côté Kowloon. C'est juste le mot « Canon » tout en haut du bâtiment. Il tourne. Mais si tu étais derrière lui à Kowloon quand il tourne vers le port, tu le verrais à l'envers. Et dans le reflet il serait donc à l'endroit. Forcément.
Elle tapota les deux lettres sur la photo.
- Oui, mais où est-ce ? Je ne le vois nulle part.
- Laisse-moi regarder.
Il lui tendit les jumelles.
- Normalement il est allumé, dit-elle en regardant, mais ils l'éteignent probablement quelques heures avant l'aurore pour économiser de l'énergie. Beaucoup de panneaux sont éteints à cette heure-ci.
Elle baissa les jumelles et jeta un coup d'œil à sa montre.
- On devrait le voir dans un quart d'heure.
Bosch reprit les jumelles et se remit à chercher le panneau.
- J'ai l'impression de perdre mon temps, dit-il. - Ne t'inquiète pas. Le soleil commence à se lever. Contrecarré dans ses efforts, Bosch baissa les jumelles à regret
et passa les dix minutes suivantes à regarder la lumière grimper lentement par-dessus les montagnes, puis inonder le bassin en dessous.
L'aube fut rose et grise. Le port grouillait déjà d'activité, les cargos et les ferrys se croisant dans ce qui ressemblait à une chorégraphie naturelle. Bosch vit un brouillard bas se coller aux gratte-ciel de Central et de Wan Chai, et de Kowloon de l'autre côté du port. Et sentit de la fumée.
- Ça sent comme à L.A. après les émeutes, dit-il. Comme si la ville était en feu.
- D'une certaine façon elle l'est, lui répondit Eleanor. On est en plein milieu du Yue Laan.
- Ah bon ? Et c'est quoi ?
- La fête du fantôme affamé. Elle a commencé la semaine dernière. Elle est réglée sur le calendrier chinois. On raconte que le quatorzième jour du septième mois lunaire les portes de l'enfer s'ouvrent et que tous les fantômes du mal se mettent à hanter le monde. Les croyants brûlent des offrandes pour apaiser leurs ancêtres et écarter les esprits mauvais.
- Des offrandes ? De quel genre ?
- Essentiellement des billets de banque et des fac-similés en papier mâché de trucs du genre écrans plasma, maisons et voitures. Bref, des trucs dont les esprits auraient besoin de l'autre côté. Il y a même des gens qui brûlent les choses en vrai.
Elle rit et ajouta :
- Un jour, j'ai vu un type brûler un climatiseur. Il devait vouloir en envoyer un à son ancêtre en enfer.
Bosch se rappela que sa fille lui en avait parlé. Elle lui avait dit avoir vu quelqu'un brûler une voiture.
Il regarda la ville et s'aperçut que ce qu'il avait pris pour de la brume matinale était en fait de la fumée qui montait de tous ces feux et restait suspendue en l'air comme les fantômes eux-mêmes.
- On dirait qu'il y a pas mal de croyants là-bas en dessous, dit-il.
- Oh oui !
Il remonta les jumelles et regarda Kowloon. La lumière du soleil touchait enfin les immeubles du côté du port. Il scruta le paysage en veillant à garder les poteaux de but de la Bank of China dans son champ de vision. Et finit par découvrir le panneau Canon dont lui avait parlé Eleanor. Il était fixé au toit d'un immeuble en verre et aluminium qui lançait de forts éclats dans toutes les directions.
- Je vois le panneau, dit-il sans cesser de regarder.
Il estima que l'immeuble avait une douzaine d'étages, le bâti en fer sur lequel était monté le panneau en ajoutant au moins un de plus en hauteur. Encore et encore il examina le paysage en espérant voir autre chose. Mais rien ne retint son attention.
- Laisse-moi regarder de nouveau, lui lança Eleanor. Bosch lui tendit les jumelles, elle les braqua vite sur le panneau.
- Je l'ai, dit-elle, et je vois que l'hôtel Peninsula est de l'autre côté de la chaussée, deux rues plus loin. Et il y a bien une plate-forme d'atterrissage d'hélicoptère à cet endroit.
Bosch suivit son regard à travers le port. Il lui fallut un moment pour repérer le panneau, qui prenait maintenant le soleil en plein. Il sentit se briser la léthargie induite par la durée du vol. L'adrénaline commençait à agir.
Il repéra une grande artère qui partait vers le nord et arrivait droit sur Kowloon, juste à côté du bâtiment surmonté du panneau.
- C'est quoi, cette rue ? demanda-t-il.
- Ça doit être Nathan Road. C'est une voie nord-sud de première importance. Elle part du port et rejoint les Nouveaux Territoires.
- Et les triades y sont ?
- Absolument.
Bosch se retourna pour regarder vers Nathan Road et Kowloon.
- Les Neuf Dragons, se murmura-t-il à lui-même.
- Qu'est-ce que tu dis ?
- Je disais que c'est là qu'elle est.